La carte mondiale des mines suisses (Public Eye)
Les multinationales suisses des matières premières possèdent et exploitent aujourd’hui près de 200 mines : le plus souvent de charbon, néfaste pour le climat, mais aussi des métaux de la transition très demandés pour la transition énergétique, tels que le cuivre et le cobalt. Public Eye a cartographié pour la première fois ces mines dans le cadre d’une recherche exhaustive. Dix cas l’illustrent : les expulsions, la destruction de l’environnement et les pratiques de travail mortelles font partie intégrante du modèle économique.
Le 16 septembre 2025, Manuel Abebe et Adrià Budry Carbó
De plus en plus de négociants suisses en matières premières possèdent des exploitations minières industrielles. Après avoir immensément profité des dernières crises, ces barons miniers investissent aujourd’hui des milliards et accélèrent la production de charbon, de cuivre et de cobalt. Cette intégration verticale leur permet d’augmenter leurs bénéfices et leur influence sur le marché des matières premières. Devenus de puissantes multinationales, les négociants contrôlent désormais l’ensemble de la chaîne de valeur, de l’extraction jusqu’à la vente, une évolution déjà décrite par Public Eye avec les plantations dans le secteur du négoce des matières premières agricoles. Plus que jamais, il incombe aux négociants de garantir le respect des droits humains et de l’environnement.
Numéro un incontesté des barons miniers suisses depuis le rachat de l’entreprise minière Xstrata en 2012, Glencore dirige non seulement ses activités de négoce international depuis son siège à Zoug, mais aussi l’exploitation de dizaines de mines. La multinationale n’est cependant pas seule : de nombreuses entreprises minières comme Vale, BHP ou Trafigura profitent elles aussi des avantages fiscaux et de la régulation clémente de la Suisse.
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Pour mettre en lumière le rôle désormais incontournable de la Suisse dans le secteur, Public Eye a identifié 199 mines en activité (dont un site d’extraction maritime) et les a cartographiées au mètre près. Détenues par 25 négociants suisses en matières premières, ces mines illustrent l’implication de ces derniers dans l’extraction des métaux et minerais dont ils font commerce. Une analyse intensive des registres du commerce, des rapports d’entreprises, des bases de données, des images satellites et de nombreuses autres sources ouvertes permet de montrer que les négociants suisses creusent, forent et prospectent sur six continents pour y extraire des matières premières énergétiques conventionnelles, comme du charbon, mais aussi de nouveaux métaux de la transition comme le cuivre et le cobalt.
Une police qui tire à balles réelles sur des militants sans armes, des projets d’extraction des fonds marins ou d’exploitation du charbon en 2070, ou encore une production de cuivre qui épuise des ressources en eau déjà trop rares : de nombreux désastres sociaux ou écologiques sont provoqués par le secteur minier helvétique. Ces cas que nous avons recensés viennent compléter la carte exclusive des mines suisses.
De l’extraction sur six continents
Plus de la moitié des mines suisses sont situées en Afrique, en Asie et en Amérique latine, notamment au Brésil, deuxième pays où nous en avons identifié le plus grand nombre. C’est également là que se situe le siège du géant minier Vale, qui gère la totalité de ses activités commerciales via une filiale dans le canton de Vaud, raison pour laquelle nous l’avons inclus dans la liste des négociants suisses. Ces dix dernières années, deux barrages sur plus de ses 20 sites d’extraction de minerai de fer se sont effondrés au Brésil, provoquant des coulées de boue de plusieurs mètres de haut qui ont tué plusieurs centaines de personnes. En Afrique du Sud, qui dépend du charbon pour plus de deux tiers de sa consommation énergétique, plusieurs négociants suisses investissent dans de nouvelles mines pour extraire cette roche sédimentaire – au lieu de promouvoir des sources d’énergies renouvelables. Avec de tels investissements, ces entreprises se rendent en partie responsables de la dépendance de cet immense pays au plus polluant des combustibles fossiles.
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Les États dont les revenus dépendent fortement de la production de matières premières souffrent particulièrement de la concentration du marché entre les mains d’une poignée d’entreprises. C’est le cas, par exemple, de la République démocratique du Congo (RDC), dont un tiers des revenus dépend de ce secteur clé. La RDC est le plus grand producteur mondial de cobalt, un métal de plus en plus recherché, car il rend les batteries plus performantes tout en prévenant les risques d’explosion. En 2024, trois multinationales suisses contrôlaient plus de 70 % de sa production dans le pays. Elles influencent ainsi le prix du marché et, par extension, la part de ses richesses naturelles que la RDC peut conserver.
Ces dernières années, les barons des mines ont considérablement augmenté la production mondiale de cobalt, notamment l’entreprise chinoise CMOC, dont la branche commerciale IXM est située à Genève. Pour contrer l’effondrement des prix qui en a résulté, la RDC a décrété une interdiction d’exportation de cobalt en 2025. Malgré cela, les entreprises minières continuent de produire activement, ce qui à terme risque de réduire les revenus d’exportation de l’État congolais. Il ne s’agit là que du dernier épisode en date en RDC qui met en évidence le déséquilibre des rapports de force entre les multinationales et les pays producteurs, et qui perpétue la malédiction des ressources.
Les négociants suisses sont également très présents dans les pays industrialisés, notamment en Australie. Avec ses vastes gisements de charbon et de fer, le pays fait partie de leurs destinations de prédilection : au total, ils y exploitent 40 mines. En 2023, Public Eye révélait comment les activités liées au charbon des multinationales suisses down under menacent les droits fonciers des Aborigènes. En Amérique du Nord et en Europe, les barons des mines sont aussi en pleine expansion. C’est le cas par exemple de Trafigura, l’un des négociants aux plus gros chiffres d’affaires, qui développe un réseau croissant de mines de zinc aux États-Unis, en Espagne et en Finlande. Ce métal recherché protège le fer de la rouille – et permet de vernir l’image de ce négociant pétrolier.
La promotion de nouvelles matières premières…
Outre le cobalt et le zinc, l’électrification de l’économie mondiale entraîne une forte augmentation de la demande pour d’autres minerais et métaux. C’est le cas du cuivre, utilisé pour le développement des réseaux électriques et les générateurs d’éoliennes. Ou du nickel, qui permet de stocker davantage d’énergie dans des batteries plus petites. Mais aussi de la bauxite, un minerai d’aluminium qui joue un rôle important dans l’industrie automobile et dans les technologies du futur, gourmandes en matériaux.

En raison de leur rôle central dans la transition énergétique, ces matières premières sont également appelées métaux de la transition. La longue liste de projets géopolitiques poursuivis par les grandes puissances de la planète, des États-Unis à la Chine en passant par l’Union européenne, illustre à quel point ils sont convoités. Les négociants suisses ont également remarqué cet intérêt stratégique des États ; certains ont même fait du lobbying. Grâce à de nombreux investissements, ils sont désormais bien préparés : plus d’un tiers des mines que nous avons identifiées sont déjà conçues pour l’extraction de métaux de la transition.
Les négociants suisses en matières premières extraient du cuivre, l’un des métaux les plus importants en termes de valeur – dans 28 mines au total. Cela inclut la mine de cuivre la plus productive au monde, celle d’Escondida au Chili. Si les cinq plus grands propriétaires de mines suisses ont désormais tous investi dans l’extraction de ce métal très convoité, nos recherches n’ont pas permis d’identifier d’investissement suisse dans l’extraction de lithium, un autre métal considéré comme porteur d’avenir. Les entreprises suisses développent en revanche leurs activités dans le nickel et le zinc, et de premières mines de terres rares sont passées en mains helvétiques.
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- Portée et limites de l’analyse- Afficher les détails
… fait ressurgir de vieux problèmes
Alors que la demande pour des produits plus respectueux de l’environnement augmente, la situation des droits humains dans les pays d’extraction ne semble, elle, guère s’améliorer. C’est ce que révèle une étude du Business & Human Rights Resource Centre (BHRRC), un réseau international d’expert·e·s qui s’est penché sur les rapports d’environ 250 sites d’extraction de métaux de la transition. Dans plus de trois quarts d’entre eux (77 %), il recense au moins une accusation d’atteintes à l’environnement ou de violation des droits humains ou du droit du travail. Une comparaison de l’étude du BHRRC avec la carte de Public Eye permet de constater que plusieurs dizaines de mines appartenant à des négociants suisses sont concernées.
Les abus les plus fréquents sont les expulsions et la privation des droits fonciers. Les licences d’exploration s’étendent souvent sur plusieurs milliers d’hectares. Pour ces gigantesques exploitations à ciel ouvert, la population est fréquemment privée de ses terres agricoles et des villages entiers sont détruits. Les communautés autochtones sont particulièrement touchées par ces expropriations forcées, comme le souligne l’ONG suisse Voices : 54 % des sites d’extraction de métaux de la transition sont situés sur ou à proximité de territoires autochtones. La pression exercée sur leurs droits et sur ceux des populations rurales devrait encore s’intensifier avec le boom des métaux de la transition.
L’étude du BHRRC documente également de nombreuses accusations de violations des droits des mineurs. Ces ouvriers, dont l’existence dépend des revenus de l’exploitation minière, travaillent sous une contrainte physique extrême. Les blessures et les décès ne sont pas rares. Comme pour la production d’autres matières premières, les conditions de travail précaires, les journées de travail excessivement longues et les revenus insuffisants sont très fréquents. Les syndicats qui luttent contre de tels abus subissent des pressions dans de nombreux pays.
L’impact environnemental du secteur minier ne devrait pas non plus s’améliorer avec la transition énergétique. Ses effets sont particulièrement visibles avec le nickel. En Indonésie par exemple, des entreprises déboisent la forêt tropicale à une vitesse vertigineuse pour l’extraction de ce minerai. La surexploitation et la pollution de l’eau font également partie des dégâts causés par l’extraction, tout comme la pollution de l’air. En Sibérie, une entreprise russe qui négocie son nickel à Zoug a, par exemple, fait d’une ville le numéro un mondial des émissions de dioxyde de soufre, un gaz toxique qui provoque des pluies acides.
Dans plusieurs des cas documentés, ces problèmes ont été tolérés par les gouvernements locaux, ce qui a amené de nombreuses communautés concernées à protester : des militant·e·s anticorruption demandent la restitution des millions de francs que leur pays a perdus à cause des pots-de-vin versés par le secteur extractif aux élites locales ou nationales ; des communautés autochtones protestent contre le non-respect de leurs droits fonciers ; des syndicats négocient des dédommagements pour les régions et les communautés affectées par la fermeture de mines. Cette résistance face aux entreprises minières est cependant devenue de plus en plus dangereuse ces dernières années. Selon l’ONG britannique Global Witness, 25 défenseurs et défenseuses des droits humains ont été assassiné·e·s en 2023 en lien avec des projets miniers, bien plus que dans n’importe quel autre secteur.
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Ce vieux fossile
Alors même que les négociants suisses se préparent à l’essor des métaux de la transition, leur présent est toujours dominé par le plus grand de tous les pollueurs climatiques : le charbon. Un tiers des mines que nous avons recensées extraient ce combustible, soit le plus gros contingent. Les barons miniers l’exploitent sur les six continents, creusant à tout-va. Outre plusieurs mines de lignite à ciel ouvert, la plus grande mine de charbon d’Amérique latine ou de nombreux puits de charbon en Amérique du Nord, les négociants en matières premières se sont notamment emparés de mines nées du défrichement de la forêt tropicale indonésienne.

Cette domination souligne ce que Public Eye critique depuis 2022 : la Suisse est la plaque tournante du commerce mondial de charbon et en tire des profits financiers, au détriment du climat. Une partie de ces affaires semble cependant avoir disparu ces deux dernières années : celle liée au négoce du charbon russe, depuis l’invasion de l’Ukraine. Pour cette raison, des dizaines de mines de charbon situées en Russie, désormais sous le coup de sanctions, n’ont pas été incluses dans cette enquête – bien que leurs propriétaires aient vendu pendant des années leur charbon via la Suisse. La majorité de ces entreprises maintient sa raison sociale et quelques employé·e·s en Suisse, comme Public Eye a pu le constater il y a quelques mois en visitant les adresses de leurs bureaux à Zoug. Le départ de leur Eldorado fiscal ne semble donc pas tout à fait définitif.
Pendant ce temps, les autres négociants suisses s’accrochent au charbon – même si beaucoup affirment le contraire en public. Il y a trois ans déjà, Public Eye leur avait demandé une sortie de ce combustible fossile d’ici 2030. Nous n’avons à ce jour trouvé aucun plan concret allant dans ce sens. À la place, les multinationales ont trouvé un nouveau mythe pour retarder son abandon : le charbon métallurgique, nécessaire à l’industrie sidérurgique pour chauffer ses hauts fourneaux. Comme la transition énergétique nécessitera des quantités énormes d’acier, les groupes miniers « transforment » leur charbon en une matière première essentielle pour un avenir durable. C’est avec cette pirouette que Glencore, par exemple, entend justifier l’extraction de cette énergie fossile jusqu’en 2070.
Paradis fiscal et havre d’investissement suisse
En plus des négociants, la Suisse attire également les groupes miniers mondiaux. La raison principale ? Ils peuvent commercialiser leurs matières premières pour un taux d’imposition très bas. Vale en est l’exemple idéal : en 2013 déjà, Public Eye avait reconstitué comment la plus grande multinationale de minerai de fer au monde utilisait la Suisse pour ses pratiques agressives d’évasion fiscale. La conséquence de ces avantages : les recettes fiscales manquent dans les pays de production. Quant à l’ampleur de ces pertes, elle est presque impossible à chiffrer, la Suisse étant notoirement discrète sur le plan financier.
La Suisse est également intéressante pour les entreprises qui souhaitent sécuriser leurs investissements miniers. Derrières certaines boîtes aux lettres se cachent ici une mine de charbon, là une mine de cuivre ou un site de production de terres rares. Outre les avantages fiscaux, une série de facteurs font des holdings suisses un refuge sûr pour les entreprises minières. Premièrement, la stabilité de la place financière helvétique permet des investissements à long terme. Deuxièmement, la Suisse est un centre mondial du secret financier, ce qui permet à plus d’un investisseur dans le charbon de dissimuler ses véritables avoirs.
Enfin, la Suisse autorise ses entreprises à poursuivre d’autres États en justice. Grâce à son réseau dense d’accords de protection des investissements, elle donne aux entreprises l’accès à un système de tribunaux privés opaques. Devant ces instances, les exploitants miniers peuvent poursuivre des pays pour des millions de dollars de dommages et intérêts. Glencore, par exemple, a déjà lancé plusieurs coûteuses procédures judiciaires contre l’État colombien devant de tels tribunaux.
La Suisse doit trouver des réponses pour l’avenir
Tant que les pays à haut revenu comme la Suisse ne freineront pas leur consommation croissante de ressources, la production des métaux de la transition continuera d’augmenter avec l’électrification de l’économie mondiale. Les négociants suisses en matières premières possèdent déjà de nombreuses mines et étendent constamment leur territoire avec de nouveaux projets. Dans ce contexte, il est essentiel que les droits humains et environnementaux soient respectés. Se tourner vers un avenir que l’on espère plus propre ne doit pas faire oublier la réalité du présent, dans lequel le charbon joue encore le premier rôle.
La carte mondiale de leurs mines souligne l’importance croissante que les négociants suisses ont aujourd’hui dans l’extraction de ressources énergétiques clés. Ils influencent les cours mondiaux et contrôlent parfois directement les vannes financières de pays producteurs entiers. Les témoignages issus de ces régions montrent à quel point les droits humains et les normes environnementales y sont souvent bafoués. Pour éviter cela à l’avenir et ne pas faire obstacle à une transition énergétique juste, la Suisse doit réguler sa place de négoce des matières premières. Sans quoi elle risque elle aussi de devoir se soumettre à ses barons miniers.

Les revendications de Public Eye
- Pour enfin disposer d’une vue d’ensemble des activités minières des négociants, la Suisse doit tracer systématiquement l’origine de toutes les matières premières négociées à Genève, Zoug ou Lugano.
- Afin de garantir les obligations de diligence et de transparence nécessaires à l’extraction de minerais de transition et à la conclusion de contrats commerciaux qui en découlent, la Suisse a besoin d’une autorité de surveillance du secteur des matières premières en tant qu’organe de contrôle public.
- Pour protéger les droits humains et l’environnement dans les pays d’extraction, la Suisse doit introduire une législation efficace sur la responsabilité des multinationales.
- Pour exiger de ses négociants une sortie du charbon et un calendrier contraignant, la Suisse doit imposer une publication transparente et complète de leurs bilans climatiques, des plans de transition clairs et des compensations financières.
- Pour répartir plus équitablement les bénéfices du secteur et atténuer ses conséquences sociales et écologiques, la Suisse devrait promouvoir des solutions internationales, au lieu de se joindre à la course géopolitique aux matières premières stratégiques.
Article original https://www.publiceye.ch/fr/la-carte-mondiale-des-mines-suisses